Entretien avec Frédéric Huglo, Président 1986 de la CNJE (partie 2)
Jeudi, 07 Janvier 2010 02:42
Cet entretien est la deuxième partie de l’interview de Frédéric Huglo, Président 1986-1987 de la CNJE.
Yves : M. Huglo, concernant cette fois votre mandat, il me semble que c’est pendant celui-ci que le statut dérogatoire a été adopté.
M. Huglo : Tout à fait. D’abord, à tout seigneur, tout honneur, un travail avait déjà été fait par mes prédécesseurs, notamment auprès de M. Bérégovoy qui avait clarifié un certain nombre de choses au niveau fiscal et qui notamment avait qualifié les Junior-Entrepreneurs de travailleurs indépendants et non pas de salariés avec tout ce que cela comportait. C’est la fameuse « lettre de Bérégovoy » qui circule encore et elle permet de rappeler qu’un étudiant doit être libre dans son fonctionnement, qu’il a des obligations académiques et qu’il ne faut pas considérer les J.E. comme des employeurs d’étudiants.
Yves : Donc déjà, des liens avec les politiques assez étroits en fait.
M. Huglo : Oui, oui. Clairement, nous étions assez en pointe en matière d’initiatives et les politiques étaient de plus en plus sensibles aux problématiques de jeunesse. Et puis en 1986, il y a eu l’arrivée de la droite au pouvoir. Avec mon prédécesseur à la CNJE, Thierry Petit, l’actuel président de Dell France, nous avions rencontré Alain Madelin qui était député d’Ile-et-Vilaine. Quinze jours après notre rencontre, il est devenu ministre de l’Industrie, en mars 1986. Cela a tout de suite facilité les contacts à très haut niveau avec notre tout récent ministre.
Yves : D’accord. Comment s’est passée l’adoption du texte dans les faits ?
M. Huglo : Etienne Ban, qui était Vice-président de la Commission aux Affaires Sociales, nous a très vite mis en relation avec le cabinet de Philippe Séguin. Avec son aide, nous avons pu organiser un certain nombre de réunions avec la Direction des Affaires Sociales. Avec l’appui de notre avocat de l’époque, maître Moquin, nous avons donc réfléchi à trouver une solution au statut social des J.E. En effet, outre les redressements fiscaux que nous encourions alors, il y avait les aspects sociaux avec tout ce que cela comportait. D’une part, nous étions fiscalement, et c’est toujours le cas, assimilés à des travailleurs indépendants, et, socialement, la Direction des Affaires Sociales considérait que nous étions des salariés et qu’en conséquence, nous devions appliquer la législation sociale, le droit du travail, que nous étions soumis aux différentes taxes, aux cotisations chômage, aux cotisations retraites… J’ai négocié tout ce qui a suivi et mon successeur a pris la suite. Le résultat en fut donc le statut actuel qui consistait à graver dans le marbre un certain nombre de choses : d’un point de vue social, la base de travail serait 4 fois le SMIC horaire sur la base de Jour-Etude par exemple. Et à titre d’anecdote, il me semble que le traité a été signé – donc moi je n’étais plus Président à l’époque – le 8 ou 10 mai 1988, le vendredi avant que François Miterrand ne soit réélu.
Yves : Un timing presque parfait…
M. Huglo : Oui, à deux jours près, c’était cuit. M. Séguin a signé les papiers nécessaires et le lundi d’après, le gouvernement a démissionné et les ministres ont changé. Il y avait un gros travail qui avait été fait par Etienne Pinte pour soutenir la CNJE et pour trouver avec Philippe Séguin un modus vivendi sachant qu’à l’époque, on ne parlait pas de chèque emploi étudiant, de statut d’auto-entrepreneur avec le système de gestion sociale simplifiée. C’était l’artillerie lourde sociale et fiscale qui devait s’appliquer aux Junior-Entreprises.
Yves : Alors vous, en tant que Président, quelles étaient vos missions ?
M. Huglo : Moi ma mission principale, c’était de continuer à développer le mouvement. Aujourd’hui, on parle de développer les J.E. en Universités comme c’était l’annonce de Valérie Pécresse et d’Hervé Novelli, mais déjà des J.E. en Université avaient été lancées à mon époque. Je pense à Promo Neuf Dauphine, à Assas et à la première J.E. à l’Université de Rennes. Vous le voyez, la dynamique d’ouverture des J.E. ne date pas d’aujourd’hui et je dirai qu’elle date d’une vingtaine d’années. Ca ne s’est pas autant développé dans les Universités que dans les grandes écoles mais il y avait eu des initiatives.
Yves : Oui, c’est la continuité finalement, 20 ans après.
M. Huglo : Oui, les J.E. sont précurseurs, on parle au niveau des ministères des rapprochements grandes écoles - universités. Or, quasiment depuis sa création, la CNJE a dépassé ce clivage. Et ça, il faut l’affirmer.
De plus, c’est moi qui ai lancé, mon prédécesseur qui a eu l’idée, mais c’est moi qui ai lancé le premier Prix d’Excellence des J.E. avec Les Echos. Ce prix a été remis de mémoire en mai 1987 à l’époque à Télécom Etude.
Yves : Ce prix reste encore aujourd’hui le prix le plus convoité. Et vous, pour faire un peu le lien entre votre expérience à la CNJE et votre carrière, qu’est-ce que vous gardez de cette expérience à titre personnel et professionnel ?
M. Huglo : Je suis aujourd’hui directeur d’une grande école d’ingénieurs – je dirige l’Ecole d’Ingénieurs du Pas-de-Calais à Saint-Omer – et j’ai fait à l’époque Supélec et un MBA par la suite. Ce que j’ai trouvé et ce que j’ai gardé aujourd’hui, c’est de voir comment des jeunes dans un contexte académique, peuvent trouver un épanouissement, développer une crédibilité professionnelle grâce à des missions face à la réalité de l’entreprise. C’est l’aspect développement personnel qui m’a toujours marqué dans les Junior-Entreprises. Je me souviens notamment d’un de mes camarades de Supélec qui était fauché comme les blés, que nous avons réussi à impliquer dans les Junior-Entreprises et qui ainsi a pu financer sa vie étudiante, grâce aux missions qu’on lui a confiées et parce qu’on lui a fait confiance.
Yves : Finalement, cette expérience a joué un rôle prépondérant dans votre carrière.
M. Huglo : Pour moi, il est clair qu’ayant été au contact de l’entreprise et de l’enseignement supérieur, je me retrouve maintenant directeur d’une école d’ingénieurs, j’allais dire en train de gérer une grosse J.E. Le terme n’est pas exact, mes interlocuteurs ne sont pas des étudiants mais des enseignants-chercheurs, mais il y a des similitudes. Je négocie des missions pour des entreprises, je dois assurer la formation des personnes qui travaillent. Je suis vraiment dans un milieu académique, à la fois dans une problématique académique, de transfert de technologie, des problématiques de développement de territoire et ce qu’on retrouve avec les J.E.
Yves : C’est assez atypique comme parcours pour un directeur d’école.
M. Huglo : C’est atypique dans le sens ou moi, je suis passé par la J.E. puis la CNJE puis je suis entré dans les grands groupes industriels. Ensuite, j’ai pu utiliser mon expérience de Junior-Entrepreneur en tant que consultant dans une boîte de conseil. J’ai également acquis la capacité de manager des projets. Quand on est en J.E., on est clairement confronté à cette dynamique là. Mais c’est toute cette expérience opérationnelle et cette passion pour le développement des Jeunes qui m’ont conduit à devenir directeur d’école.
Yves : Finalement, on ne prend jamais sa retraite de Junior-Entrepreneur.
M. Huglo : Non ! On a toujours un oeil bienveillant, surtout que j’ai constaté que maintenant, en termes de professionalisation, de rigueur et d’assurance qualité, les J.E sont vraiment un mouvement extrêmement professionnel. Nous ne faisions quand même pas preuve d’amateurisme mais nous avions tout à construire. Nous sortions de nos embarras avec les différents ministères, les caisses d’URSSAF ou les inspecteurs locaux au niveau des procès que les J.E. pouvaient avoir, nous n’étions pas dans une phase très sereine. Il fallait déjà légitimer notre existence et ce fut mon rôle et ma principale activité. Une fois qu’on eut établi des bases solides, les Juniors-Entreprises ont pu amorcer une phase de professionalisation, de structuration, notamment avec l’assurance qualité. Je vois l’évolution des différents prix : prix de la meilleure étude, etc.
J’ai vu venir par la suite le développement de JADE (confédération européenne des Junior-Entreprises, NDLR) suite au début de l’internationalisation des J.E. que nous avions lancé à l’époque en Espagne et en Suisse.
Yves : Pour finir, auriez-vous une anecdote qui vous reste en mémoire sur la période ou vous étiez Président ?
M. Huglo : Alors, je ne devrais sans doute pas dire ça mais un de mes meilleurs souvenirs, c’était l’organisation du Congrès des J.E. aux Baléares. Nous avions organisé des commissions thématiques sous les cocotiers avec les pieds dans l’eau avec une main occupée par un cocktail. Tout en travaillant sérieusement ! C’est vraiment ce coté à la fois sérieux et professionnel que je garderais. Nous avions gardé le côté étudiant, ne pas trop se prendre au sérieux. La vie allait nous permettre ensuite malheureusement de l’être assez. Garder un côté parfois chahuteur ou festif était pour moi très important. Ce congrès aux Baléares a eu lieu à la veille des 20 ans des J.E. : nous avions passé samedi et dimanche aux Baléares, (300 à 400 Junior-Entrepreneurs dans deux ou trois avions) et puis nous nous sommes tous retrouvés le lundi soir avec Alain Madellin, ministre de l’Industrie, Yvon Gataz, président du CNPF (actuel MEDEF, NDLR) et Michèle Alliot-Marie, secrétaire d’Etat à l’Enseignement Supérieur, pour une soirée animée par François de Closets pour les 20 ans des Junior-Entreprises avec en plus la remise du premier Prix d’Excellence des J.E. Pour moi c’est donc ce congrès aux Baléares, en mai 1987 qui me reste bien en mémoire.Yves R.














